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Accueil > Le Réseau > 4 - L’Écho des brouettes > L’Écho des brouettes, n° 1 (2002)

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La Vie rêvée des groupes

Extrait du Jardin d'Anton


Assis sur le bord du terrain vague, tout en haut d’un talus, Anton contemplait son nouveau territoire, sa nouvelle acquisition : un petit lopin de terre, couvert de mauvaises herbes, coincé entre une ancienne voie ferrée et un vieux lotissement de banlieues.

Oh, le lieu ne lui appartenait pas, pas vraiment, pas réellement, mais il s’y sentait chez lui. Et cela suffisait amplement.

Chardons, orties, mourons et pissenlits avaient eux aussi pris possession du lieu. Un fouillis d’herbes folles bruissant aux vents laissait encore apparaître quelques vestiges du passé, en voie de disparition, très passé, dépassé, décomposé…

Une vieille 403 flottait dans un des coins du terrain vague, sur un enchevêtrement de liserons qui s’ingéniaient à l’ensevelir sous un amas de verdure treillissée. Une procession d’ombrelles ombellifères coupait le terrain d’un bout à l’autre, ondulant aux vents telle une vague blanche frémissante, longeant, léchant le tracé d’un chemin aujourd’hui disparu. A l’est, une pile de vieux pneus noirs, abandonnés près du trou dans la palissade, s’élevait vers le ciel, encerclée par une flopée de coquelicots.

Aux yeux d’Anton, la pile de vieux pneus lui rappelait un vieux temple ténébreux enfoui et s’élevant dans les feuillages denses d’une luxuriante végétation de jungle tropicale, à l’image d’une sombre pagode vaguement orientale entourée de grands étendards guerriers, rouges, flottant au vent, jolis coquelicots mesdames. Ici la nature avait repris ses droits, s’amusant à embellir l’endroit oublié, y posant une fleur, ajoutée, une touche de vert, un peu de vie.

Du haut de son talus, Anton regardait rêveusement le terrain vague. Il aimait venir ici, se reposer, se retrouver, et la tranquillité aidant, souvent, il s’endormait . Les saisons défilaient, au rythme de ses songes, rêvant d’oasis ombrée les jours de grande chaleur, de frondaisons enflammées à l’arrivée de l’été indien, de neige immaculée, d’écureuils sautillant d’arbre en arbre, décrochant au passage un chapelet de stalactites givrées, tombantes, cliquetantes, de printemps vallonné en un prés fleuris au retour des premières hirondelles, des paysages naissant, derrière ses yeux lorsque, appuyé sur la vieille palissade en ciment gris, il s’endormait.

À chaque réveil, il ouvrait de grands yeux sur le terrain vague, un peu surpris, tout étonné de se retrouver là, le regard encore plein de ses rêves. Et face à la multitude de paysages traversés en songes, qui encore l’habitaient, il ne parvenait pas à choisir celui dans lequel vraiment il aurait aimé vraiment se réveiller. Alors il restait là, assis, à refaire le tour de ses rêves, trouvant dans le vague du terrain suffisamment d’espace pour laisser son imagination libre, s’échapper.

Tout ici était à faire.

Tout ici était encore possible.

Dimitri Vazemsky, habitant jardinier à Wazemmes
Extrait du Jardin d’Anton, à paraître aux éditions Nuit Myrtide.
Texte écrit le 22 juin 1997.

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Une maquette gâteau du jonc de Wazemmes partagée lors de l’AG des AJOnc accueillie par les Maguettes à Lille Fives le 24 mars 2002